Il y a quelques années de ça, aux alentours de 2011 avec les sorties du film Drive et du jeu Hotline Miami, le monde re-découvrait une musique lente et pesante produite majoritairement par des synthétiseurs. Depuis, ce qui n’était qu’un léger revival musical est devenu un courant à part entière, avec sa scène, ses artistes, ses codes et ses sous-genres. Pourquoi la Synthwave est-elle née et surtout, pourquoi continue-t-elle à vivre et à se développer ?
Ce qui suit n’a nullement la prétention d’être vérité. Il ne s’agit que d’une analyse personnelle répondant à des interrogations qui le sont tout autant. Tout ceci prête à débat bien entendu.
La Synthwave, ou l’illustration d’une époque
On l’a dit, cette musique est réapparue comme support à des médias particuliers. D’abord un film, puis un jeu vidéo. C’était une façon évidente d’accompagner des représentations visuelles d’une époque révolue, les années 80. C’est en effet à cette époque que les premières musiques synthétiques font leur apparition avec ces fameux claviers électroniques au son modulable. Dans l’imagerie collective, ce son est profondément attaché à cette période. On n’imagine pas les années 80 sans vêtements amples, coiffures étranges et synthétiseurs.
C’est une époque dans laquelle toute une génération, aujourd’hui trentenaire, a grandi par procuration, par écran interposé. Nous avons été bercé par des représentations grossies et grossières des années 80. Entre insouciance naïve télévisuelle et message post apocalyptique, en passant par des guerres de gangs qui semblent irréalistes. L’imaginaire de cette génération a été fondu dans le moule de ces représentations des années 80, souvent issues des États-unis. Cette vision fantasmée du monde nous a servi et nous sert encore de référentiel.
Un idéalisme de l’image
Dans une époque de plus en plus obsédée par les images, ces références communes ressurgissent et s’amalgament, créant une forme de communication au delà des mots ou des oeuvres existantes. C’est le moment où les codes sont digérés et réappropriés. On ne se contente plus de nager dedans, on créé à la fois le contenant et le contenu de cette nouvelle culture rétro.
Mais il ne faudrait pas voir dans ce retour en arrière une simple nostalgie. Plus exactement il pourrait être intéressant de retracer ce qui mène à cette nostalgie. Outre que le temps de l’enfance est résolument le temps de l’insouciance où le monde semble idéal à défaut de pur, il y a aussi une forte désillusion sur l’évolution de nos vies.
À l’époque où est ancrée cette musique, le futur semble prometteur. On nous répète que “quand on veut on peut” qu’il suffit de quelques efforts pour réaliser nos rêves. L’économie est florissante, les technologies se développent pleines de promesses et tout semble se diriger vers le mieux. La génération qui écoute et crée aujourd’hui de la Synthwave a pris en pleine face un mur de réalité bien différent. C’est ce qui explique en partie qu’un grand nombre de ceux que l’on appelle la génération Y se plaise dans les fantasmes du passé et fasse écho aux images et à la culture qui a bercé son enfance.
Know Future
Mais si la Synthwave ne reprend que l’imagerie et l’énergie sympathique des années huitantes, il n’a pas fallu trop attendre pour qu’apparaisse un pendant plus sombre jusque dans son nom, la Darksynth. Car en dehors du fantôme d’une époque soit-disant faste, la crise économique et les nombreuses crises politiques qui ont suivi nous emmènent petit à petit vers un autre pan de la culture des années 80, vers un futur dystopique où la technologie prend son essor au détriment de l’homme et où les inégalités se creusent sur fond de conflits internationaux et monopoles industriels.
Ce futur sonne comme un reflet d’un très grand nombre d’oeuvres cinématographiques et littéraires issues des mêmes années. Là où les critiques du capitalisme et de ses effets sur la société faisaient encore rage, en pleine guerre froide, peu de temps après l’avènement de la culture punk. Le nom de cyber punk n’est d’ailleurs pas totalement innocent. On retrouve dans la darksynth une même critique d’un monde qui part à vau-l’eau, mais de façon bien plus diffuse. Les jeunes générations étrangères aux références sus-citées ne peuvent qu’y être hermétiques, comme les plus anciennes qui avaient déjà rejeté ces codes. Cette bande son est celle des dystopies fictionnelle.
Contrairement au punk, ou plus exactement comme le punk des débuts, il n’est pas question ici de politique. Plutôt, il n’est pas question de changement. Nul ne s’écharpe pour connaitre la cause des maux qui nous rongent ou les grands combats à mener. Les dégâts sont là et nous devons composer avec.
Ce qui n’était qu’illustration futuriste devient petit à petit réalité. Il n’est pas question de “No Future” mais de “We Know Future”. C’est désormais inévitable. Si le nihilisme des années à crête et veste cloutée visait la destruction et le chaos, puis une reconstruction idéaliste, il y a dans la culture synth une forme de résignation. La Synthwave et la Darksynth sont des signaux, conscients ou non, que la fiction est rattrapée. La génération qui les a fait naître utilise tous les codes qui ont modelé sa façon de voir le monde pour avertir ou exorciser ce futur, pour se l’approprier.
La Synthwave, la réponse à une contre culture pop
Mais la Synthwave est aussi la réponse d’une époque à un besoin de contre culture. Les précédentes ont continué leur évolution jusqu’à appartenir pleinement à la culture mainstream. Le punk s’est transformé petit à petit en pop punk et n’est plus que sa propre caricature, le phénomène techno a évolué pour remplir d’énormes festivals, le rap s’est retrouvé affublé du nom “pop urbaine” au fil des ans et des artistes et le metal tourne en rond, enfermé dans ses codes et son élitisme. La Synthwave vient bousculer tout ça en proposant paradoxalement un son nouveau aux recettes anciennes. Le genre profite, comme ses prédécesseurs, de moyens techniques de production plus accessibles pour s’étendre. Chacun peut s’il le souhaite participer à l’essor de la scène et diffuser sa musique rapidement et librement sur internet.

Ready Player One, un condensé des 80’s. Illustration par Florian de Gesincourt
Néanmoins, reléguer ce bourgeon de contre culture aux recoins obscurs de la toile serait se méprendre. Car la Synthwave touche tous les milieux. Comme un surplus de culture pop, la Synthwave est régurgité par les artistes sur tous les médias. Télévision, séries, cinéma, jeux vidéo, même littérature, la Synthwave s’infiltre par les pores de ce qui l’a crée. Ainsi, en s’immisçant sans prévenir dans les œuvres les plus connues et partagées, la Synthwave prend tout le monde à revers et diffuse ses messages le plus largement touchant de plus en plus de personnes.
S’il est encore tôt pour parler du futur du genre, il est garanti qu’il va continuer encore une belle vie sur quelques années jusqu’à devenir incontournable. Ce qui était créé comme bande son imaginaire des années 2010 et plus est en train de s’accomplir comme bande son réelle. Et rien que pour ça, cette nouvelle contre culture est belle et vaut la peine d’être suivie. Pour mieux appréhender ce mouvement, n’hésitez pas à faire un tour à notre dossier entièrement dédié au genre.
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