Par un temps caniculaire, on souhaiterait s’enfermer dans une cave aux pierres toujours fraîches. Un genre de lieu sombre, intouché par le soleil. Une crypte, une tour, un donjon. À défaut de pouvoir vous emmener physiquement dans ces lieux froids, laissez vous guider musicalement vers les catacombes du Dungeon Synth.
Donjon SM (Synthesized Music)
Intro un poil littéraire, check. Évocation des caves et catacombes, check. Sombritude, check. Maintenant que tous les clichés sont validés, on va pouvoir entrer dans le vif du sujet et parler un peu musique. Le but de ce dossier est que l’on puisse découvrir, vous et moi en même temps, ce sous genre musical assez particulier qui parlera aux deux trois gothiques en manque de Batcave qui traînent par là.
Alors alors, c’est quoi le Dungeon Synth ? Si vous avez déjà écouté des albums des premières et secondes vagues du Black Metal, vous avez sûrement déjà entendu du Dungeon Synth sans le savoir. Si vous avez joué à des RPG se déroulant dans un univers médiéval fantastique dans les années 90 aussi. Et si vous êtes un amateur de jeu de rôle sur table on vous en a sûrement fait bouffer à l’insu de votre plein gré pour illustrer la découverte d’un château abandonné ou d’un cimetière habité par une horde de nécromanciens.
Car le cœur du concept est là, représenter musicalement par des arrangement lo-fi et des synthé un peu cradingues l’ambiance que peuvent dégager ces lieux bresoms. D’ailleurs, les premiers projets, qualifiés de Dark Ambient à la base, étaient quelques arrangements d’intros d’albums ou de morceaux de Black Metal, un genre peu connu pour la finition léchée de son mastering. Sans trop de surprise, on retrouve comme précurseurs du mouvement musical quelques grands noms de la scène Black norvégienne à commencer par monsieur Varg ‘Burzum’ Vikernes en personne. On pourra aussi citer les albums de la première ère de Mortiis que Håvard Ellefsen (guitariste d’Emperor et leader du projet Mortiis) qualifie lui même de Dark Dungeon Music, jusqu’à nommer ainsi son label de musique.
En terme de style on est donc sur un tempo très bas, lent et dépressif, nappé de synthé reprenant les sonorités d’instruments médiévaux en qualité un peu pourrie mais dans le bon sens du terme. Les orgues MIDI s’entrelacent avec des violons ou des flutiots numériques pour apporter un peu de mélodie et des boîtes à rythme d’une qualité douteuse viennent relever par moment le tout. Fatalement, si vous avez déjà écouté un peu de musique gothique dans votre vie, vous attendrez qu’un chant pleurnichard ou quelques murmures obscurs viennent couvrir le tout mais la plupart du temps, les morceaux de Dungeon Synth en sont dépourvus.
Si le genre se fait une petite notoriété de niche dans les nonanties, c’est un revival début 2000/2010 qui va donner son nom à la scène et la remettre un peu en avant grâce aux formats numériques et à des plateformes d’écoute en ligne bien connues, mais non citées pour éviter que l’on nous reproche de faire du contenu sponsorisé par Bandcamp. Là, comme avec la Synthwave, on se retrouve avec les production du moindre gus capable d’aligner trois notes sur le clavier virtuel d’un logiciel de musique. L’accessibilité des outils permet à de nombreux projets de voir le jour et ça c’est bien ! Forcément, il y a un peu de tri à faire parmi cette foultitude de nouveaux sons mais très rapidement se dégagent deux écoles.
Old School Dungeon Synth
Ces groupes récents veulent conserver l’aspect très underground de leur musique et, au même titre que le crust ou le d-beat, jouer sur l’absence de mixage pour conserver une énergie et une identité à jamais lié aux bas fonds de la culture musicale. L’accent est particulièrement mis sur cette qualité sonore avec quelques sauts de bandes comme si vous écoutiez une K7 sur un vieux poste, mais aussi sur la pesanteur des morceaux. Dans l’Old School Dungeon Synth, l’espoir a disparu. Ne règnent que le danger et la tristesse. C’est si beau comme phrase que je me la ferais peut-être tatouer tiens.
Dans les sorties plus ou moins récentes on peut parler par exemple du premier Old Tower, The Book of Ages sorti en 2015 et qui reprend ce minimalisme technique en un long morceau de 14 minutes qu’envierait n’importe quelle production de série Z en direct to VHS. Et c’est une sonorité que l’on retrouve sur chacun de leurs albums dont Stellary Wisdom que je vous recommande.
Dans un style assez proche mais cette fois sur un album de 2018, vous pouvez jeter une oreille à DEORC WEG et son EP Shallow Graves. Ici la musique est un peu plus rythmée, mais la froideur du clavier vous donnera ce petit frisson supplémentaire d’angoisse pesante que n’a pas Old Tower. On se retrouve avec un son froid martelé par des touches de clavecin en guise de rythmique principale.
Pas toujours égal dans la qualité de ses sorties ou dans ses styles musicaux, Shelob propose une expérience un peu à part de ce que vous avez pu écouter précédemment. Son album Le Majestueux Château du Haut-Koenigsbourg est déjà un peu plus rapide et rythmé. Il flirte presque avec le Dungeon Synth Moderne mais sans jamais réellement s’éloigner de ses racines un peu sales. Disons que c’est un album pour dépression légère… Il est étrangement précisé que la qualité de l’audio n’est pas optimale, alors que ce sont justement ces petits grésillements et inexactitudes qui font le sel de l’album.
Enfin, terminons cette vague Old School avec un projet un peu plus expérimental qui devrait plaire aux quelques lovecraftiens parmi vous. L’album Ungl’unl’rrlh’chchch du groupe éponyme est un one shot alternant avec talent entre de la Dark Ambient des plus classique et une touche de Drone pas désagréable. Leur but est de vous faire plonger au cœur de la folie évoquée dans les écrits du créateur des Grands Anciens et ils y parviennent franchement pas mal.
Dungeon Synth moderne
Contrairement à ces petits copains de la vieille école, la scène moderne tente de renouveler le concept et d’aller explorer d’autres facettes de la culture med-fan. Pourquoi se cantonner aux châteaux et églises quand on peut aller gambader dans la forêt ou explorer des terres lointaines ? On est pas non plus exactement dans de la musique médiévale festive, le tout reste très proche de la Dark Ambient, mais les thèmes et les arrangements tentent de se tourner vers d’autres horizons, notamment du côté folk et pagan.
Certains laissent même de côté l’aspect lo-fi pour au contraire proposer des compositions fouillées à la production soignée. Parmi ces fers de lance on pourrait pousser un petit cocorico si ce n’était pas réellement ringard et honteux ! Laissez-vous emporter par les mélodies du français ERANG. Son dernier album Endless Realms And Nostalgic Gods s’inspire des cultures natives américaines et leurs mélodies pour porter son Dungeon Synth du côté des plaines arides et des invocations chamaniques. Et c’est, de façon surprenante, très rafraîchissant.
Si votre truc, c’est plutôt la balade bucolique, vous pouvez aller voir ce qui se passe chez Earthencloak. Commune of the Gnomes est un étonnant voyage dans les forêts d’europe centrales peuplées d’ours, de farfadets et de gnomes. On y retrouve ce côté folk évoqué plus haut mais d’une façon assez féérique et unique dans le genre. Si jamais vous cherchiez des thèmes musicaux pour accompagner les trajets de votre table de jeu de rôle entre deux donjons lugubres, c’est surement l’album qu’il vous faut.
The Long Quest par Torchlight pourrait être la continuité de l’album présenté précédemment. Sauf que là, c’est quand la forêt devient sombre, menaçante et dangereuse. On retrouve les nappes de basse qui donnent du volume et une lourdeur aux morceaux mais les morceaux sont bien plus rythmés et relevés par des instruments aux sonorités chaudes.. Cet album pourrait être présenté comme un juste milieux entre l’Old School et le Dungeon Synth Moderne.
On ne pouvait se quitter sans refaire un tour dans les demeures de pierres avant de partir. Gargoylium propose dans son album Chroniques de la Citadelle un Dungeon Synth presque enjouée par moments. La rythmique prononcée et les instrumentales médiévales donnent un corps folk à l’ensemble qui sait être contrebalancé par quelques morceaux plus lourds comme Reliques de Guerre et Vents Délétères qui nous rappellent que quand même, à cette époque tout n’était pas que gaudrioles et fanfreluches.
Le Saint des Synth
Après toutes ces écoutes, toutes ces découvertes, on se sent déjà mieux, plus apaisé. Ce n’était pourtant qu’un simple effleurement de l’immensité de cette scène souterraine et trop peu connue. Je serais d’ailleurs très friand de vos recommandations pour continuer à approfondir le sujet. Est-ce que ça a un rapport avec la synthwave ? Et bien figurez vous que oui ! Les scènes metal et synthwave communicant allègrement entre elles, il était bien normal que quelques uns des artistes du milieux néon 80’s laissent aller leurs claviers vers les tréfonds musicaux. À ce titre, vous pourrez découvrir ci dessous les sides project de Gregorio Franco (DRONN) et Fixions (Norka) :
Si je peux ajouter un groupe au “dungeon synth moderne”. ça serait Ur Pale (https://urpalemperor.bandcamp.com/). Autant il garde la composittion musicale proche du Dungeon Synth, il le réinvente pour donner une atmosphère maritime tendant plus vers la fantaisie “Dying Earth”, typé Clark Ashton Smith. Son deuxième album, “Water Tombs & Crimson Horizons”, captive à merveille l’ambiance du pirate sur des eaux transparentes mais dans un monde inconnu, dangereux et entièrement magique et mystérieux. Donc si vous cherchez quelque chose qui sort un peu des cryptes ou des châteaux, essayer ce type.-
Ur Pale, c’est super. Par contre, je vois pas du tout le côté dying earth…
Très belle review. Il manque néanmoins Dwalin à cette liste déjà très exhaustive 🙂 Bonne continuation.
[…] fantasmée, quelques touches d’ambient pour enjoliver le tout et enfin en bonus de ma part un superbe article sur ce genre méconnu, car après tout, c’est pour votre […]
“on pourrait pousser un petit cocorico si ce n’était pas réellement ringard et honteux !”
C’est justement ce genre de phrase qui est ringard et honteux ; en quoi être fier d’un artiste de son pays serait-il ringard et honteux ? Il n’y a qu’en France, pays qui adore se détester, qu’on peut lire avec autant de régularité des âneries pareilles…
Bel article sinon, merci.
Il y a un mal entendu, c’est le fait de “pousser un petit cocorico”, littéralement, qui est ringard. Autrement c’est mal nous connaître.