“Ouais super ! C’est encore Kujafilth qui vient nous parler d’un truc qui n’a rien à voir avec le sujet principal du site…” se disent déjà les quelques mauvaises langues qui traînent leurs savates dans l’obscurité relative de cette page internet dédiée à la synthwave. Et bien que nenni ! Pas cette cette fois ! Enfin… peut-être un peu quand même…
Si je vous dis “années 80” en bon gros synthwavos que vous êtes, vous pensez tout de suite aux néons californiens, à la chaleur ronflante des tubes radios et à la limite à quelques dessins animés ou œuvres de fictions. Bref, vous voyez cette période sous son spectre le plus pop.
Mais les années 80, c’est aussi les années Thatcher, une Allemagne coupée en deux, la difficile continuité de la scène punk et une guerre froide plus que jamais d’actualité. Et ça tombe bien, parce que le froid et l’après punk sont exactement les sujets de cette chronique. Alors enfilez vos plus beaux après-skis, mettez une petite laine et cirez-moi ces Docs Marteens, on part explorer la vague musicale la plus glaçante de ces dernières décennies, la Cold Wave.
L’âme de fond
Avant d’attaquer le vif du sujet et la présentation de nombreux artistes, il nous faut tout d’abord définir les profondeurs abyssales dans lesquelles nous nous apprêtons à plonger. Alors messieurs, mesdames, et toutes les subtilités entre les deux, qu’est-ce donc que la Cold Wave ?
Montons dans notre capsule musico-temporelle et rendons-nous à la fin des années 70, en Grande Bretagne. C’est ici que le mouvement punk est né et s’est développé. Les fers de lance comme les Sex Pistols ou les Clash finissent par attirer l’oreille des majors et mettre un coup de projecteur sur toute une culture souterraine contestataire. Et que se passe-t-il lorsqu’une sous-culture prend la lumière ? Elle dépérit. Elle s’auto parodie. Elle n’est plus l’ombre que d’elle même. Le nihilisme commercial n’a pas de sens, même s’il a encore de beaux jours devant lui.
Portant l’héritage culturel et musical de cette scène en pleine explosion, certains vont alors chercher à le faire perdurer, autrement. Il s’agira alors de politiser cette énergie créatrice, ou de l’intimiser selon les projets. De se l’approprier pleinement, loin des symboles galvaudés et infectés comme une épingle à nourrice dans un piercing à l’arcade. Ce mouvement musical protéiforme sera plus tard qualifié de Post Punk.
Si cette expression possède à peu près autant de sens que les très modernes Post Vérité ou Post Démocratie, que l’on nous assène pour éviter de parler de propagande et de totalitarisme rampant, et ne définit pas un genre musical en particulier, nous pouvons néanmoins nous accorder sur le fait que c’est un incubateur musical fantastique qui donnera naissance à un grand nombre de courants musicaux : de l’indus au gothrock, du post-hardcore à la synthpop, sans oublier celui qui nous intéresse aujourd’hui, la Cold Wave.
Le grand frisson
Forts de l’esprit Do It Yourself et des moyens d’auto-production musicale de l’époque, un grand nombre de groupes s’emparent de la culture punk et la retravaillent. À partir des mêmes ingrédients, une basse, une ou deux guitares, une batterie et un peu de voix, couplés à une création débridée, ils vont en tirer une autre essence, plus sombre, plus personnelle, plus mélancolique… plus froide.
La paternité de ce style musical et de son appellation sont floues et seront toujours débattues par les deux trois relous qui squattent les commentaires de notre page Facebook, mais en gros, on peut s’accorder à dire que les groupes précurseurs sont Siouxsie and the Banshees, Joy Division et une certaine influence de David Bowie.
La rythmique se fait plus marquante, plus martiale parfois, mais marquée de réverb, les basses ronflent, les riffs cisaillent mais surtout, le chant est sépulcral, presque sacré. Les voix qui vont définir ce genre musical sont loin des tons criards du punk et ressemblent davantage à des plaintes s’échappant du fond de la gorge.
C’est avec le groupe Wire, entre autres, que va venir s’ajouter un nouvel instrument permettant de créer des ambiances inquiétantes facilement, ou de rajouter une orchestration cheap à des production déjà petit budget. Cet instrument, que vous n’êtes pas sans connaître, fera le cœur de la Cold Wave (ou new wave chez nos amis anglosaxons).
Le synthétiseur, véritable révolution musicale des années 80, s’invite dans la danse macabre pour donner tout son volume et son corps à cette nouvelle scène.
Seconde ère glaciaire
Mais dis-donc Jamy, pourquoi est-ce qu’on nous rabat les oreilles avec un vieux genre musical vaguement situé dans les années 80 ? Et bien, c’est très simple. Il se trouve que comme toute musique née dans cette glorieuse période aussi faste que sombre, selon de quel côté de la richesse et du capital on se trouve, la Cold Wave n’est jamais vraiment morte et profite comme il faut des nouveaux moyens d’autoproduction et d’autodiffusion qu’offrent les internets mondiaux du web 3.0.
Plus que jamais, les frontières entre post-punk, Cold Wave, indus et rock gothique sont floues et se mélangent au fil des inspirations de chacun. Mais l’on aperçoit un véritable revival de la scène, se dissolvant allègrement dans la Synthwave et ses différents genres. Certains groupes assez connus du genre qui vous intéresse vont même jusqu’à faire jouer ces nouveaux groupes à la froideur musicale, en première partie de leurs concerts.
Maintenant que l’on a dressé un tour d’horizon de la Cold Wave et de ses musiques voisines, il est temps de plonger dans le bassin, forcément gelé, à la recherche de ceux que je considère comme les meilleurs groupes actuels. Oui, c’est fortement subjectif, et il ne va pas falloir trop me chauffer sur le purisme de genre, mais après tout, vous aussi vous avez une connexion internet et des petits doigts boudinés pour chercher les titres qui vous parleront le plus.
Diamond Dust
Commençons par le premier groupe qui m’a donné envie de faire cette chronique, celui qui m’a plongé la tête la première dans une bassine glacée, j’ai nommé Rendez-Vous. Rencontrés lors d’un concert de Carpenter Brut, en seconde partie juste après GosT, ce groupe qui m’était inconnu m’a mis une véritable claque. Leur son tranchant oscille entre post-punk et cold wave selon les titres. La voix du chanteur est d’une puissance émotionnelle incroyable. Inutile de vous le survendre, même les Inrocks les considère comme l’un des meilleurs groupes français de ces dernières années, devant même des bulldozer qui roulent sur nos ondes radiophoniques à longueur de journée !
Toujours de façon très subjective, nous pouvons parler de Buzz Kull. S’il fallait un groupe pour définir ce qui est à mes yeux LE son de ces nouveaux groupes de Cold Wave, Buzz Kull serait celui là. Basses rebondissantes, mélodies glacées au synthé et voix d’outre tombe. L’album Chroma est pour moi une parfaite illustration de dépression joviale. Ça donne envie de danser, c’est entraînant, et en même temps le chant presque monocorde qui habille tout ceci ne peut vous détacher des sentiments profonds qui hantent chaque piste. Mention spéciale dans ce sens au titre Into The Void. Pour ne rien gâcher, je dirais que Buzz Kull a réussi à parfaitement intégré le chant à des compositions typiquement Synthwave.
Nouveau paragraphe, nouveau groupe. Voici venir Voxzema, oui, comme un mélange entre la voix et un eczéma. Et c’est un peu ce que peut vous faire ressentir le chant de prime abord. Très criard et parfois un peu faux, ce groupe ne semble pas être une très bonne idée à la première écoute. Et pourtant la sauce prend. Ce chant si particulier se marie à merveille aux compositions électroniques glaciales pour creuser votre tombe. Sur un titre comme Koma sur l’album éponyme au groupe, les orgues viennent donner toute sa dimension à la puissance vocale du chanteur. Si vous êtes curieux, je vous recommande chaudement de prêter une oreille attentive à ce groupe.
Bien plus entraînant, presque festif, le groupe Alternative TV penche davantage du côté post-punk avec un son résolument plus rock. Pourtant toute cette énergie reste sombre. Les mélodies portées par les guitares ont beau tenter tout ce qu’elles peuvent pour faire bouger vos booties atteints de raideur cadavérique, les basses et la voix ne parviennent jamais réellement à vous réchauffer. Une très bonne expérience musicale pour ceux qui auraient un peu peur de sortir des sentiers battus du rock’n roll sous toutes ses formes.
Si votre truc, c’est plus les mélodies à chanteuse qui tendent vers le lyrique, alors j’ai exactement ce qu’il vous faut dans ma besace. Le nom est simple à retenir Stupid Bitch Reject. Là encore, la puissance vocale fait toute la différence avec la concurrence. Tantôt pop, tantôt gothique, tantôt metal sympho, on aime ou on déteste ce genre de voix. Si le groupe ne semble avoir rien sorti depuis 2013, il serait à mon avis dommage de passer à côté de ce petit bijou.
Plus classique, mais aussi plus récent, Forever Grey nous offre une Cold Wave réalisée dans les règles de l’art. Tous les ingrédients sont savamment disposé pour nous offrir exactement ce que l’on voulait. Comment vous dire… C’est comme quand vous changez de pizzeria et que vous prenez votre recette habituelle. N’importe qui peut faire une pizza anchois, banane, chocolat. Mais certains se rateront lamentablement. Forever Grey réussit parfaitement à vous servir une musique froide et glaçante, manquant certes peut-être un peu d’originalité dans l’exécution, mais après tout si le son est bon…
On me fait signe que ce dossier arrive gentiment aux 10 000 caractères et que la plupart d’entre vous commence à penser que ça n’en finira jamais, alors il est temps de parler du groupe qui a motivé cette chronique. Celui pour lequel j’ai meublé jusqu’ici sous couvert de découverte. Montagne Rouge. Dès le premier morceau de leur seul album, le ton est donné. C’est vif, c’est musicalement très complet, avec une voix à tomber par terre. En plus, c’est une réalisation française par ce qui se fait de meilleur en termes de musiciens de la scène punk nationale. Et si vous voulez du froid, attendez de tomber sur le titre Paul the Apostle ou encore l’avant dernier de l’album. Si vous ne devez écouter qu’un seul groupe de tous ceux recommandés dans ces pages, c’est celui-ci ! Et ne ratez pas leur EP The Chotards.
Permafrost
Alors oui, la Cold Wave c’est cool. C’est triste, c’est dansant, c’est nouveau et vieux en même temps, ça brasse toute l’imagerie gothique et punk à la fois, c’est une contre culture à part entière, mais pourquoi donc en parler aussi longuement sur un site dédié à la Synthwave ? Outre l’habituel “je fais ce que je veux déjà tu me parles autrement”, il faut vous avouer que cette scène, comme son renouveau est pour moi une piste particulièrement attrayante de l’évolution de la Synthwave dans les années à venir. D’accord, on s’éloigne un peu des clichés qui ont fait le succès de cette musique et de cette scène. La recette change légèrement, mais introduit un ingrédient qui est pour moi un grand changement, la voix.
Ces voix si étranges, reconnaissables au premier coup d’oreille, permettent de projeter une infinité d’émotions dans les mots employés ou dans les variations musicales qu’elles permettent. Des émotions qui me manquent dans la plupart des groupes de Synthwave classique. Ce n’est pas toujours nécessaire, certains s’en sortent très bien sans cet ajout et c’est tant mieux pour eux. Mais l’ajout de cet ingrédient fait fortement débat dans le milieu et je pense que c’est perdre quelque chose que de se cantonner à de l’instrumental comme un totem, un tabou sacré qu’il ne faudrait surtout pas aborder dans ses compositions sous peine de se voir retirer son teddy et ses lunettes de soleil, et de devenir une sorte de paria de la scène.
Les années 80 sont riches en cultures alternatives, en sons proches et pourtant abordés de façons si différentes. Pourquoi ne pas s’inspirer de tout ceci pour créer encore et toujours plus de nouveauté au lieu de se scléroser dans des codes redondants ? D’autant que de grands noms de la scène semblent d’ores et déjà aborder de tels virages depuis quelques temps, à l’image de GosT qui nous sert tout juste un parfait morceau entre Darksynth, Cold Wave, indus et metal.